Chaque jour je n'oublie pas Anne-Sophie et ses compagnes d'infortune

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(clic sur le lien pour comprendre ... un peu)

mardi 8 août 2017

La carte mentionnait un camping ...

L'actualité de ce matin Clic ---> et clic ---> m'incite à rééditer le récit d'une des péripéties de vacances dans la Roumanie de Nicolae Ceaușescu  en 1977



Il devait être près de minuit et nous désespérions de trouver un endroit sûr à défaut de confortable pour dormir, même le ventre creux depuis le petit déjeuner au camping de notre précédente étape. Cela faisait des heures et des kilomètres que nous avions cherché en vain le camping repéré pour l'étape de cette nuit. Le poste de police nous avait envoyé dans un lieu si glauque que nous avions vite décampé, au sens strict et nous nous retrouvions l'angoisse au coeur dans une nuit peuplée d'un peuple que le jour cachait soigneusement aux rares touristes qui s'aventuraient hors circuits officiels et voyages organisés de l'autre côté du rideau de fer.
Les jalons, les images d'Epinal du socialisme triomphant savaient à merveille cacher la poussière sous le tapis*.
Le terrible tremblement de terre du début mars 1977 laissait encore ses plaies béantes et tous les estropiés ne pouvaient pas être escamotés. La plupart des ruines disparaissaient pourtant derrière des palissades de fortune. Mais ici, c'était des pans entiers de routes et de ponts qui avaient dévissé le long des pentes et "notre" camping avait été englouti sous le lit de la rivière déroutée au gré des modifications du relief.

Dans notre angoisse, nous avions aperçu de la lumière à la boutique du village. Le gérant et sa collègue terminaient la mise en place du lendemain avant de rentrer chez eux. Nous avions suivi la lumière comme un phare dans la nuit et leur accueil avait été si chaleureux. Il n'y avait ni hôtel, ni foyer d'accueil, encore moins de camping à des heures de route et l'hospitalité nous a été spontanément proposée, hospitalité que nous avons décliné en leur apprenant qu'ils n'avaient pas le droit d'accueillir d'étrangers chez eux et que la sanction de l'infraction était un déplacement dans une autre province et une amende équivalant à une année de leur salaire.
Le verre d'alcool de prune obligatoire avait généreusement arrosé les plantes vertes, mais une ou deux gorgées à jeun avaient sans doute suffi à altérer notre sens du raisonnable. 
Avec le recul et tout ce que j'ai appris de pire que je ne savais déjà à l'époque, nous aurions sans nul doute continué à décliner cette offre si généreuse et si tentante dans notre épuisement et notre désarroi.
Près de trente cinq Quarante ans après les avoir si inconsciemment et égoïstement mis en danger, j'en ai encore des remords.
Nous avons fini par accepter l'hospitalité qui nous était présentée comme un devoir sacré au dessus des lois et qui nous sauvaient des dangers réels de la nuit et de ses maraudeurs impitoyables.
Vasile, le gérant célibataire, logeait dans un foyer collectif mais sa collaboratrice, mère de famille, habitait une petite maison traditionnelle. Ils nous ont nourri avec leur repas préparé pour le lendemain et nous ont laissé leur chambre à coucher en se serrant dans celle de leurs enfants.
A la fin de nos vacances, en repassant par ce village, la maison de nos sauveurs était complètement fermée. Avaient-ils fait valoir que nous n'avions pas d'autre solution ou ont-ils été dénoncé par des voisins et déportés loin de chez eux ?
J'ai su ensuite par un courrier de Vasile qu'ils étaient simplement partis en vacances sur la mer noire, comme ils le faisaient chaque année à cette époque, et qu'ils allaient bien.
J'ai revu Vasile quelques heures, deux ans après, nous nous étions donnés rendez-vous pour l'emmener avec nous à un festival international de danses traditionnelles dans les montagnes frontalières de l'URSS. Une parenthèse enchantée dans son quotidien besogneux.
Il a vieilli, a sans doute fondé une famille comme je l'ai fait quelque temps après.
Son mal être était visible et me serrait le coeur. Qui pouvais-je ? Qu'est-il devenu dans ce monde nouveau qui a bousculé tous les repères et laissé sans ressources tous les baladins qui étaient la vitrine folklorique du pouvoir ? La Roumanie d'aujourd'hui ne ressemble sans doute plus guère à celle que je découvrais naïvement dans mes années de jeune adulte.
Mais cette main tendue, cet accueil chaleureux après des heures de fatigue, de faim puis de peur restent gravés dans mon souvenir.


Je ne me souviens pas du nom de ce village mais il ressemblait à celui-ci avec ses rues en ligne droite, ses larges contre-allées et ses maisons épargnées par le séisme à quelques dizaines de kilomètres de champs de ruines.

11 commentaires:

  1. Ce sont souvent les gens simples et sans argent qui sont le plus généreux . Ce sont de très beaux souvenirs .Vous étiez bien courageux d'aller dans ce pays à cette époque!
    Bonne journée

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    1. c'était des travailleurs bien intégrés, j'y ai vu bien plus pauvres que cela. On pourrait dire qu'ils faisaient partie de "la classe moyenne" si une telle expression a un sens dans les pays de l'est de l'époque. Quand au courage, je ne dirais pas cela. Plutôt de l'inconscience, de l'ignorance et de la naïveté. Je connaissais pour y être allée deux ans avant y faire un stage de danses folkloriques roumaines dans un cadre bien structuré. Nous y avions préparé notre voyage avec minutie et en ayant soin de ne pas sortir des clous. Les organisateurs de ces stages y allaient souvent et sans problèmes. Et nous y avons eu un seul autre incident en Roumanie assez cocasse et instructif. Le grain de sable c'était la disparition du camping que nous avions prévu. J'imagine que nous avons eu plutôt de la chance. Notre itinéraire pourtant avait évité les régions les plus atteintes par le séisme dont nous pensions à juste titre que nous n'y serions pas les bienvenues.
      Bises et merci de ton com qui m'a fait retrouver le chemin de ton blog. Non que je l'ai perdu mais je vais peu sur Internet en ce moment.

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  2. Merci pour ce beau témoignage qui nous montre que les individus ne sont pas tous égoïstes. Il est vrai que, souvent, ce sont les êtres qui manquent de tout qui sont les plus généreux. C'est bien que tu te souviennes si bien de cet épisode de ta vie.
    Passe une bonne journée.
    eMmA

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    1. A l'époque, j'étais dotée d'une mémoire presque encombrante mais les détails de ces moments anciens maintenant s'effacent. Je regrette de ne pas avoir pris le temps de les consigner.
      belle journée

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    2. Quand les portes s'ouvrent l'amour universel passe et panse l'âme et ses plaies...

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  3. oui ce ne sont pas le splus riches qui sont le splus généreux-- loin s'en faut-
    une histoire triste-- quel pays et quel courage ces habitants-
    bisous et bona prem !

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  4. beau souvenir mais mon coeur se serre en songeant à ce pays anéanti par Ceaucescu.Pourtant devant les problèmes économiques qui le secouent, en partie provoqués par l'Europe des riches,on entend bien des Roumains regretter ce temps où apparemment ils vivaient mieux...(mais dans le mensonge et les trahisons) ..Je suis abonnée à plusieurs blogs sur la Roumanie, le père de la plus jeune de mes filles est de racine italo-roumaine, je suis subjuguée par la beauté des paysages, des églises, et leur culture (avec un S , en fait)...Je me dis qu'il faudrait que je puisse y aller avant que la Roumanie perde son âme dans le grand mélodrame d'assimilation de la CEE et avant que je sois trop vieille!

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    1. Alors comment te répondre sans avoir l'air de minimiser cette période. Ce qui manquait essentiellement c'était la liberté tout court et la liberté d'expression. La pénurie était partagée et par exemple il n'y avait de l'eau chaude un temps limité dans la journée. et le pays peinait à entrer dans la vie moderne. Peu d'autos, peu de routes goudronnées, etc. Et des "élites" qui avaient oublié l'origine du mot socialisme et qui confondaient intérêt général avec intérêt personnel. L'habitat était d'un confort rudimentaire mais du moins presque tout le monde était logé. Je n'ai jamais été aveuglée par ces régimes et pourrais écrire des pages entières à décrire ce qui manquait ou n'allait pas du peu que j'ai pu voir mais le moins que l'on puisse dire c'est que le libéralisme ne fait pas mieux. Ah si tu peux aller voir les beaux sites de cette région, essaie d'y aller en effet.

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  5. Notre monde est submergé de problèmes et de;pauvres gens qui en pâtissent, l'argent, le profit n'y est pas pour rien et la mégalomanie des puissants, je pense à ces gens que l'on marginalise et c'est vraiment insuportable, merci pour ces témoignages Jeanne

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  6. Superbe témoignage de ces vacances dans la Roumanie de Ceauscescu.
    Merci pour ce récit émouvant
    Bonne semaine
    Bises

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  7. Je ne suis jamais allée là-bas... mais ton récit m'émeut profondément.
    Une belle preuve d'humanité... au mépris des lois, des peines encourues. J'espère de tout coeur qu'un jour tu reverras Vasile et sa famille et que tout va tout à fait bien pour eux.
    Bises et douce journée Jeanne.

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